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LEFEVRE Annick GB05
Dossier de SI26 : La fonction émotive de l’image : Faut-il tout montrer ? Semestre A 2001![]() I - Ce que montrent les médias de nos jours a) Les principes des émissions de type Big Brother c) Le plus incroyable : des moyens de production minima d) Un caractère évolutif fortement marqué a) Historique du photojournalisme b) La photographie comme mode d’information II - Pourquoi limiter la diffusion de certaines images. Conséquences sociales des images 1) Les points clefs des médias 2) Pourquoi interdire de tels abus ? a) Création d’une fausse idée de la réalité : l’exemple des banlieues c) Le non-respect de la dignité des victimes b) Instauration de la signalétique anti violence c) Des heures d’écoute significatives III - Ce qui choque mais qu’il faut montrer
INTRODUCTIONLes journalistes ont depuis toujours eu le devoir et l’honneur de se faire les médiateurs du peuple. Rapporter les faits, des faits et rien d’autres… Le journalisme a toujours mis un point d’honneur à respecter ce principe. Toujours jusqu’à ce que l’on pénètre dans une ère où l’hypermédiatisation et la course à l’audimat sont reines… Dès lors, rien n’a été comme avant : toujours sous la couverture de ce même principe, les journalistes ont montré de plus en plus d’images choquantes, sans se préoccuper – ou alors très rapidement – des effets qu’elles pourraient provoquer chez les gens. Mais que faire dans ce cas ? Ne plus rien diffuser au public, c’est à dire dissimuler la vérité ou choquer l’audimat avec toutes les conséquences en découlant ? C’est
après avoir présenté certaines facettes de nos actuels médias que nous
nous demanderons pourquoi il s’avère nécessaire de limiter la diffusion
de certaines images pour finir par démontrer qu’il faut tout de même
montrer des images qui choquent. I - Ce que montrent les médias de nos jours1) La TélévisionL’histoire de la télévision en France fut constamment inscrite dans le débat politique. Son statut fut modifié au gré des changements gouvernementaux, mais l’État en conserva le monopole jusqu’aux années 1980. Par la suite, l’introduction d’une logique commerciale, que détermina la mise en concurrence de chaînes privées et publiques, fit de la télévision, premier moyen d’information et de divertissement, l’objet d’un débat permanent, portant non plus sur son indépendance, mais sur son influence en termes culturels sur la société en général. Actuellement, les émissions de variétés, les feuilletons interminables ou encore les émissions culturelles ne sont plus à la mode. Aujourd’hui, « Big Brother vous regarde [1] »… Car, oui, soyons honnêtes : qui n’a pas au moins jeté un petit coup d’œil à Loft Story, diffusé en 2001 par M6 ? Personne ? Normal, vu la tactique « Audience toujours » menée par la chaîne pour optimiser son audimat… Une idée de M6 ? Non, un phénomène international ayant pour origine l’émission Big Brother… Big Brother est le premier format européen de télé-réalité à avoir connu un impact majeur. Lors de son lancement en septembre 1999, le programme est rattaché au genre docu-soap, lequel se caractérise par une première forme de « fictionalisation » du réel (des individus anonymes s’adressant directement à la caméra sont filmés en plusieurs épisodes dans le cadre d’une expérience individuelle ou collective). Les adaptations du programme d’un pays à l’autre et au fil des saisons s’accompagnent d’une évolution généralisée vers les domaines du divertissement et de la fiction. Au fur et à mesure des adaptations, la production s’investit de plus en plus dans le jeu, pour parvenir à un programme rythmé, efficace, capable de retenir l’attention des téléspectateurs pendant plus de deux mois. a) Les principes des émissions de type Big BrotherA la base, le principe est simple : enfermer 9 concurrents dans une maison sans contact aucun avec le monde extérieur, les filmer 24 h/24 et les éliminer progressivement. Ajoutés à cela une programmation récurrente conçue pour fidéliser le public, une publicité massive autour du programme et un processus d’élimination inédit. La distribution et les activités sont peu travaillées dans le programme initial. Ø Le titre de l’émission Big Brother est soit conservé au fil des pays, soit traduit littéralement, soit totalement modifié. Ø Le processus d’élimination est modulé d’un pays à un autre et en fonction de l’avis des téléspectateurs. Ø Il ne faut bien sûr pas omettre de parler des activités imposées aux participants : ces dernières se distinguent par un caractère non équivoque et souvent puéril… Ø Dans tous les pays étudiés à l’exception de la Grande-Bretagne, la diffusion de Big Brother suit un schéma identique : un programme quotidien de 30 minutes diffusé en avant-soirée et une émission aux heures de grande écoute, dédiée à l’élimination d’un des participants. En Grande-Bretagne, il est important de relever l’horaire tardif de programmation de l’émission quotidienne (23h), qui explique pour une bonne part la faiblesse des réactions relevées. En revanche, l’émission en direct est diffusée en deux temps, dont une partie aux heures de grande écoute. b) Le profil des participantsLes participants possèdent en général un physique commun, non stéréotypé. Leur tranche d’âge oscille, pour la majorité, entre 30 et 35 ans. Pas de candidates exceptionnellement jolies, de candidats remarquablement beaux, ni, à l’inverse, de participants laids. Les candidats mènent des vies tranquilles, sont mariés et, pour certains, ont des enfants. Peu à peu, tous les pays ont adapté la distribution en sélectionnant des candidats au profil plus marqué, pensant par-là attirer la curiosité du public. c) Le plus incroyable : des moyens de production minimaDans la plupart des pays, le programme se caractérise par un montage assez grossier de séquences triées par la production. Le rythme général est lent, le sensationnalisme n’est pas recherché : pas de présentateur, des informations minimales, aucun retour plateau. Dans la même optique, les premières versions de Big Brother montrent des participants inactifs, livrés à eux-mêmes, passant le plus clair de leur temps à dormir. Les discussions entre colocataires, parfois très longues, constituent le cœur du programme. A ce stade, le jeu est un programme dénué de mise en scène, diffusant froidement la vie quotidienne souvent laborieuse de neuf personnes. Dès 2001, la présence d’un présentateur va chercher à amplifier le côté spectaculaire du phénomène. Chargé de « résumer » grossièrement la situation au sein de la maison, il fait perdurer le suspens et relie de façon plus marquée les joueurs aux téléspectateurs. d) Un caractère évolutif fortement marquéUne seule loi est clairement fixée dans ce type d’émission : tout peut être modifié. Par exemple, les conditions de vie des participants peuvent converger vers une difficulté accrue au niveau alimentaire (ex : gagner une épreuve = avoir de quoi manger). Le mode d’élimination peut aussi être revu. Quant à l’intimité des participants, elle peut très bien être réduite à être quasi-néant. La diffusion de ce type de programmes a engendré différents types de réactions, pouvant aller de l’indifférence totale à l’indignation la plus marquée. En fait, les horaires auxquels l’émission était diffusée ont directement influencé les réactions du public. Toujours est-il qu’en général, on a observé l’apparition de critiques morales nourries par le monde intellectuel et l’Église. En Grande-Bretagne, une des candidates de la série en cours est institutrice : de nombreux articles ont été publiés pour mettre en avant la contradiction entre son statut d’enseignante et sa participation à un tel programme. En Italie, la polémique autour du programme a pris un tour politique, certains intellectuels dénonçant les dérives de la télévision privée. En Allemagne, on notera l’intervention significative du metteur en scène de théâtre Christoph Schlingensief qui a conçu, pour le festival de Vienne, une pièce satirique au sujet de plusieurs réfugiés politiques enfermés dans un préfabriqué. Les spectateurs pouvaient choisir lequel devait quitter le lieu, et donc le pays… La France jouit actuellement du statut d’exception à ce niveau : Ø Elle n’a pas repris le titre Big Brother ; Ø Le CSA [2] est intervenu en cours de programme pour modifier les règles ; Ø L’effet médiatique a été particulièrement important ; Ø Les débats autour du programme ont pris la forme d’une polémique sur la polémique, plusieurs intervenants s’interrogeant sur l’étendue et la violence des réactions à un programme de télévision ; Ø Elle oriente actuellement ce type d’émissions vers des émissions à thème musical (Popstars, sur M6 ou encore Star Academy, ou le but du jeu est de devenir une star grâce à son propre travail…). 2) Le photojournalisme«L’ information, en photographie de presse a cette double identité : le scoop spectaculaire où l’image témoigne et le reportage où le photographe travaille à plus long terme et témoigne différemment, en médiatisant le monde par son esthétique [3] .» Il ne faut pas oublier que l’appareil photo est une machine, qui de ce fait enregistre tout ce qui est dans son champ. De plus, il le fait avec une grande exactitude et une parfaite précision. Il y a ainsi une parfaite similitude entre l’image et son réfèrent. La photo est un témoignage, un reflet de la réalité. C’est de cette notion de similitude parfaite qu’est apparu le droit à l’image individuelle. Chaque personne a le droit d’être protégé d’une éventuelle publication et de l’exploitation de son image qui aurait été prise à son insu ou non et qui pourrait lui porter préjudice. a) Historique du photojournalismeC’est avec la guerre de Crimée (1853-1856) que débuta ce qu’on peut appeler le reportage de guerre. Roger Fenton, envoyé sur le front par la reine Victoria, avait pourtant l’ordre de ne pas photographier des horreurs afin de ne pas effrayer les familles des soldats. Il rapporta donc des photos d’officiers, des scènes de vie dans les campements, mais aucune image des champs de bataille. Cependant, lors de la guerre de Sécession (1861-1865), Timothy O’Sullivan, montra pour la première fois, des batailles, des morts, des exécutions. Ce soucis d’objectivité lui permit de transmettre une véritable idée de la guerre et de ses horreurs (Voir photo ci-après). Photo de la guerre de sécession prise par Timothy O’Sullivan
La photographie put alors se permettre de provoquer des émotions chez celui qui la regardait, mais elle avait surtout le mérite « d’ouvrir une fenêtre sur le monde ». Désormais, les hommes purent visualiser se dont on leur parlait. Le journaliste américain Jacob Riis fut le premier à se rendre compte du rôle que pouvait jouer une photo dans les luttes sociales. Il photographia la misère des quartiers pauvres de New York. Il eut alors conscience que le pouvoir émotionnel d’une photo était bien supérieur à celui d’un texte. Ses reportages impressionnèrent et poussèrent les autorités à prendre des mesures contre l’insalubrité. En 1910, dans la même lignée, Lewis W.Hine publia son reportage sur le travail des enfants aux Etats-Unis. Ceci « remua » la conscience américaine et peu de temps après, la législature sur le travail des enfants fut modifiée. Le Docteur Erich Salomon (1886-1944) photographia désormais des gens à leur insu. Les gens ne posaient plus. Pour passer inaperçu, il se dispensait de flash et se fit fabriquer un déclencheur silencieux. Il brava les interdits : sa première photo publiée, dans le Berliner Illustrierte, fut celle d’un procès, ce qui était défendu. Avec lui, ce n’était plus la netteté de l’image qui était importante mais l’émotion qu’elle suscitait. b) La photographie comme mode d’informationD’une manière générale, une photographie doit apporter une information claire, simple et rapidement descriptible. Elle doit être dans le feu de l’actualité et pratiquement aussi rapide qu’elle afin d’arriver « à l’heure » dans les rédactions. Une photo d’information a valeur de témoignage. Les photos « parlent », racontent sans détour le fait brut. Les communicants, les photographes et les hommes politiques ont conscience de cette qualité de la photographie et l’utilisent. Le Président sud-africain Thabo Mbeki a d’ailleurs demandé à douze photographes de réaliser un reportage sur la condition de la jeunesse, 10 ans après la fin de l’apartheid. Il voulait un reportage en images car « en Afrique du sud, beaucoup de gens ne savent pas lire. Ils ont besoin de voir. » L'image joue un rôle prépondérant dans la couverture des événements. « Les hommes jugent avec leurs yeux » disait Machiavel. Qu'advient-il de ce jugement lorsque l'œil est remplacé par l'objectif, le regard par la prise de vue ? On peut presque parler aujourd'hui d'un rôle hégémonique du visuel sur le plan de l'information. Car il n'y a pas besoin d'un long discours pour faire passer un message porteur d'émotions. Quelques images fortes auront beaucoup plus d'impact qu'un long article dans n'importe quel quotidien. L'image est le reflet de l'information instantanée. Elle permet aux spectateurs d'entrer dans l'actualité immédiate et d'être présent là où se produit l’événement. En quelque sorte, elle supprime l'intermédiaire entre lui et la réalité. De passif, le spectateur devient acteur d'un événement qui lui est contemporain. c) Les images des attentatsAu lendemain des attentats, tous les journaux, sans exceptions, nous montraient les images des avions percutant les tours, des débris au sol mais aussi des personnes qui avaient préféré se jeter dans le vide. Ces images avaient tout pour provoquer une double confusion, émotionnelle et intellectuelle. Ø Confusion émotionnelle : A la vision de ces images, nombre de personnes ont d’abord cru pendant quelques secondes qu’elles étaient extraites d’un film. En effet, les images des attentats, tout comme celles des accidents, sont toujours prises après qu’ils aient eu lieu. Nous avons tous vu les photos des attentats dans le métro à Paris, des accidents dans les tunnels dans les journaux. Or ces images nous montraient sans exceptions l’action des pompiers et des sauveteurs. Dans le cas de New York, on voyait l’impact du deuxième avion et le suicide de deux personnes. Ø Confusion intellectuelle : Elle concerne la confrontation à des actes qui déroutent à la fois notre logique quotidienne et des valeurs que nous pensions universelles. C’est le cas du fossé incompréhensible ouvert entre l’intelligence et le sens de l’organisation requis pour l’accomplissement d’un tel acte. A ce titre, ces images sont bien aptes à provoquer un mélange de fascination et d’horreur. S’ajoutent encore les conséquences de la persistance de notre culture à entretenir une certaine aura de tabou autour du suicide, considéré comme une offense à la fois à la religion et à l’humanité.. Pourtant le suicide est omniprésent dans ces images, que ce soit par le comportement kamikaze des terroristes, ou par l’acte des deux personnes qui ont préféré se jeter dans le vide. Il faut également s’intéresser à la manière dont les images ont été montrées. Nous avons rapidement eu les avis des économistes, des spécialistes du terrorisme ou de la politique américaine. Cela était nécessaire, mais est ce que cela était suffisant ? Les repères que l’on doit essayer de se donner autour d’un tel attentat sont en effet politiques, militaires, et économiques, mais les images qui ont été montrées constituent à elles seules une source de confusion qui exige ses propres repères. Les images ne sont pas seulement un moyen par lequel nous assistons à un événement. Elles sont, pour ceux qui les regardent, un événement au même titre que l’actualité dont elles prétendent rendre compte. Les journalistes parlaient des « deux tours », des « Twin-Towers » comme si tout le monde les connaissaient. Dans le pire des cas, les images devenaient un fond visuel servant d’illustration au commentaire général sur l’événement alors que certaines auraient nécessité un commentaire précis, comme celle des deux silhouettes tombant le long d’une tour. Mais pourquoi une émission ou des photos parfois si peu élaborés peuvent susciter de si vives réactions ? Il convient de reconsidérer l’importance des médias et leur influence dans notre monde, de plus en plus médiatisé. II - Pourquoi limiter la diffusion de certaines images. Conséquences sociales des imagesLes images sont bien plus qu’une simple projection : elles ont des conséquences profondes, et possèdent la capacité à sensibiliser directement la population – hétérogène – en jouant sur un facteur non négligeable : l’émotion. C’est pourquoi il est très important de contrôler étroitement les diffusions médiatiques. 1) Les points clefs des médiasUn média doit avant tout respecter les principes fondamentaux de la loi du 30 septembre 1986 modifiée, c’est à dire garantir l’honnêteté de l’information et protéger les mineurs. Ø Le téléspectateur doit être exactement informé et la crédibilité du média télévisuel ne doit pas être mise en cause. En fait, l’information délivrée au téléspectateur doit être conforme à la réalité des faits sans utiliser de procédés malhonnêtes (images truquées, de synthèse, numériques…). Le problème est que les médias connaissent un besoin constant d’images ; les conditions d’urgence dans lesquelles les rédactions sont souvent amenées à opérer, ainsi que la concurrence, créent un environnement propice à des manquements préjudiciables à la crédibilité de l’information. Ø Les principaux problèmes des médias se résument en trois phrases : - Diffusion d’informations non vérifiées, - Inadéquation entre les images diffusées et le sujet concerné, - Manipulation d’images. 2) Pourquoi interdire de tels abus ?On peut se demander si les conséquences de telles images sont réelles. Plusieurs études en la matière ont été réalisées et aboutissaient toutes à la même conclusion : la télévision, et l’image en général nous renvoie une vision particulière de la société, et régit, plus ou moins consciemment nos actes. a) Création d’une fausse idée de la réalité : l’exemple des banlieuesOn observe, depuis près de vingt ans, que la banlieue prend forme dans l'esprit du public essentiellement au travers d'une hypermédiatisation des explosions de violence. Les effets pervers propres à cette logique spectaculaire de l'information ont été longuement analysés et peuvent se décliner de la manière suivante : Ø Image sociale négative renvoyée aux populations ; Ø Stigmatisation de quartiers qualifiés de manière indifférenciée de "sensibles", "chauds" ou "difficiles" ; Ø Développement d'un sentiment d'insécurité parfois sans relation avec la réalité ; Ø Découragement et démobilisation des élus et des travailleurs sociaux ; Ø Renforcement de stéréotypes sociaux, ethniques ou religieux discriminants ; Ø Propagation en chaîne des incidents. Ce constat est en général plus valable pour les journaux télévisés ou radiodiffusés ; des formats obéissant à une autre temporalité - débats, magazines, documentaires - autorisent une mise à distance de l'événement qui permet d'en mieux appréhender les dimensions. Cela dit, au fil du temps, les chaînes se sont attachées à traiter de la question sur un mode moins dramatique, en rendant compte notamment des initiatives de prévention, d'animation et de réhabilitation menées dans les quartiers en difficulté. Si les médias se veulent reflet de la société, il ne tient qu’à eux de la refléter véritablement. b) Démobilisation du publicL'influence de l'image est « en passe de remplacer la réalité. N'existe que ce qui est authentifié, certifié, par la caméra et l'écran de télévision ». L'image rend l’événement tellement réel, que cette réalité virtuelle finit par remplacer les vraies réalités. Il ne peut plus exister que ce qui est télédiffusé. Véritable surenchère de l'image arrivant des quatre coins du monde, avalanche d'instantanés, de reportages, cette surinformation abouti à une saturation et à l'absence de réflexion. C'est la démobilisation de l'opinion publique. Devenus passifs devant leur écran de télévision, les spectateurs recréent une forme de distanciation par rapport à l’événement qui se déroule, en direct, sous leurs yeux. Les pires catastrophes humaines dévoilent toutes leurs horreurs au quotidien n'empêchant nullement la vie de poursuivre son cours et l'indifférence. Les images choc peuvent, à la limite, créer un sentiment de pitié, mais guère plus… c) Le non-respect de la dignité des victimesDes images qui font, souvent, bien peu de cas de la dignité de la victime. Les organisations caritatives ont tendance à utiliser elles-mêmes l'image des victimes et des atrocités commises à des buts de publicité institutionnelle et pour la promotion de leurs actions. Les médias, mettant également l'accent sur l'image choc, ne font qu'effleurer la surface des problèmes évoqués et en oublient qu'il s'agit d'êtres humains. On oublie d'expliquer pourquoi un enfant éthiopien meure de faim et l'on se contente de montrer cet enfant au ventre gonflé, au regard creux, le visage couvert de mouches agonisant dans les bras d'une mère résignée. Car ces images correspondent au statut symbolique de la victime. Il ne peut en être autrement. Alors, on se focalise sur le geste humanitaire plutôt que sur la cause de la tragédie. L’image médiatique des land-cruisers hyper équipés, bardés d'autocollants est très visuelle et sous-entend clairement qu'une partie de l'argent ne va pas directement aux victimes... d) Protéger l’enfantQuoiqu’on en dise, l’enfant est la première victime de la télévision et de l’image en général. Le CSA veille tout particulièrement à la totale protection de l’identité des mineurs. Pourquoi ? Parce que les images alimentant le réservoir des médias forgent l’identité des Hommes. En effet, la télévision, la radio et le cinéma sont à la fois des promoteurs de la culture et des formes culturelles d’expression. Qui peut dire que la diffusion excessive d’images violentes n’a aucun effet sur ceux qui les regardent quotidiennement ? Une étude très intéressante réalisée par l'UNESCO l'année dernière semblait démontrer une certaine implication de la programmation audiovisuelle dans la banalisation d'actes violents, particulièrement auprès des êtres les plus influençables, les jeunes, les adolescents, les adultes en situation d'échec, de misère ou de marginalité. Sur eux, le spectacle quotidien de la violence peut devenir une référence. Pourtant, le problème à soulever n’est pas tant l’effet engendré, mais plus simplement les principes élémentaires de la morale qui eux sont indiscutables. S’il est louable de dénoncer la nature d’une partie de la production médiatique, l’accusation doit porter sur une politique de contenu et non sur une problématique de l’effet. On s’accorde généralement à penser, quels que soient l’époque, la société et les adultes impliqués, que l’enfant ne peut tout voir et que sa protection s’impose. Par ailleurs, toute société génère un réseau d’obligations et d’interdits, entraînant des réactions de censure vis-à-vis de messages « pensés » comme non conformes. Dans ce que l’on dissimule, notamment à l’enfant, on trouve le plus souvent tout ce que l’on se dissimule à nous-même et qui a un lien avec nos peurs et impuissances. Par-là, autant d’êtres humains que de motifs de censure, excellents révélateurs de nos propres limites. Si la libération des mœurs en Occident a amené celle de la censure, nos sociétés ne sont pas à l’abri de tabous, ceux-ci portent simplement sur de nouveaux objets. Chaque société a eu, a et aura son sacrilège, lié à ses spécificités culturelles. Nous avons déjà entrevu en quoi une définition de la violence appelle la subjectivité. Ses visages sont multiples, sa perception sociale et individuelle varie et le jugement qu’on lui porte ne repose finalement que sur sa propre tolérance et stratégie. Si l’on ajoute que les violences les plus visibles ne sont pas forcément les plus nuisibles, on imaginera sans mal les problèmes d’appréciations auxquels est confronté tout évaluateur. La frontière par exemple entre un érotisme acceptable et une pornographie condamnable ne se décrète pas, aucune règle explicite ne détermine la limite entre l’autorisé et l’interdit, l’intervention ne peut être qu’empirique et personnelle. La violence repérée par un adulte est souvent là où elle l’est le moins aux yeux d’un enfant. A ce propos, les productions de Walt Disney avec un « Simba » sans papa ou un « Bambi » sans maman risqueraient d’apparaître au hit-parade des angoisses enfantines. C’est pourquoi il est de la responsabilité des diffuseurs ou des régulateurs mais aussi et surtout des parents, d'enrayer une dynamique du pire, en faisant en sorte que la télévision, dans sa diversité, permette d'affirmer au contraire un certain nombre de principes moraux, sociaux, humains, sans lesquels nos sociétés risquent d'être désorientées. 3) Les actions du CSALe CSA accorde une attention toute particulière à prévenir ce type d’abus. Pour faire respecter le principe du respect de l’honnêteté de l’information, le CSA, par le biais du cahier des charges de chaque chaîne, interdit tous procédés susceptibles de nuire à la bonne information et demande que le public soit averti de toute reconstitution ou scénarisation de faits réels. a) Le CSA veille…Pour veiller au pluralisme et à l’honnêteté de l’information, pour protéger l’enfant et l’adolescent et pour la dignité de la personne humaine, le CSA possède plusieurs sanctions : Ø Les sanctions financières : sous forme d’amendes, complétées dans le cas extrême avec Ø Les sanctions juridiques : suspension du programme incriminé, réduction de la durée d’autorisation de diffusion, voire le retrait de l’autorisation (quasiment jamais employé cependant). Il faut par ailleurs savoir que le CSA enregistre SYSTEMATIQUEMENT les émissions des chaînes télévisées ou des radios et contrôle chaque diffusion a posteriori, pour éviter tout risque de censure. b) Instauration de la signalétique anti violenceUn nouveau dispositif de la classification des œuvres susceptibles de choquer la sensibilité des mineurs, adopté par l’ensemble des diffuseurs sous l’égide du CSA, a été mis en œuvre le 18 novembre 1996 sur TF1, France 2, France 3 et M6. En fonction de leur degré de violence ou d'érotisme, les films, téléfilms, séries, dessins animés et documentaires sont classés en cinq catégories et leur diffusion est assortie d'une signalétique commune faisant appel à un cercle vert, un triangle orange ou un carré rouge. Ce système repose sur une responsabilité accrue des diffuseurs qui ont chacun mis en place une commission de visionnage appelée à se prononcer sur la classification de chaque oeuvre. Ø La signalétique : « Rien du tout » : Tout publics Cette signalétique permet de responsabiliser les diffuseurs, qui sont obligés de visionner précisément les programmes offerts, de façon à les étiqueter. C’est ainsi une double sécurité qui ne remet pas en cause la liberté éditoriale des diffuseurs qui classent eux-mêmes leurs programmes et qui laisse les téléspectateurs maîtres de ce qu’ils veulent ou non regarder en les informant des dangers que cela pourrait comporter. Ø Les évolutions constatées :
Il faut savoir que le gouvernement de la communauté française a adopté cette signalétique dans un arrêté du 15 juin 1999 dont l’entrée en vigueur a été reportée, par arrêté du 18 novembre 1999, au 15 janvier 2000. c) Des heures d’écoute significativesL'article 27 de la loi du 30 septembre 1986 modifiée donne la possibilité au Conseil de substituer aux heures de grande écoute, en ce qui concerne la diffusion des oeuvres audiovisuelles, des heures d'écoute significatives qu'il fixe annuellement pour chaque service autorisé, en fonction notamment des caractéristiques de son audience et de sa programmation, ainsi que de l'importance et de la nature de sa contribution à la production. Des programmes signalisés essentiellement après 20 h
Parce qu'une télévision de qualité, c'est aussi une télévision qui diffuse une information à laquelle il possible de se fier, qui ne se range pas au service de tel ou tel parti, mais qui délivre un compte-rendu pluraliste, et équilibré, de l'actualité, il convient de poursuivre de telles mesures. « La télévision de qualité, c'est la télévision qui donne son expression aussi à un pays et à un peuple, et non celle qui cède aux sirènes d'une forme de sous-culture internationale et d'une uniformisation des programmes. La télévision de qualité tire sa vitalité et sa force de l'avenir qu'elle contribue à donner à des formes artistiques et intellectuelles particulières, et non de la manière dont elle exploite des lieux communs familiers aux télévisions commerciales de tous les continents. Dans une époque de mondialisation, il est d'autant plus important que chaque culture trouve son expression par et sur les nouveaux médias. C'est ce que les régulateurs de l'audiovisuel doivent aussi assurer, par divers types d'actions, qui visent toutes à privilégier la diversité dans les médias. Le principe des quotas n'est pas le seul principe qui puisse être adopté. Mais le but qu'il poursuit ne doit surtout pas être abandonné [4] ». Nous nous préoccupons de plus en plus de la fonction émotive de l’image et de ce qu’il faut ou non montrer. A ce jour, seuls les clips musicaux, les jeux et les cassettes vidéos ainsi qu’Internet demeurent problématiques. Le rôle à ce sujet est à approfondir et à internationaliser, mais ce sont les parents qu’il faut avant tout sensibiliser. Eduquer ses enfants, c’est aussi leur apprendre à appréhender les médias au sein d’une société hypermédiatisée. « Dangereux, comme la liberté absolue [5] » ? Affaire à suivre… III - Ce qui choque mais qu’il faut montrer« L'image crée des valeurs : elle engendre la sympathie ou le rejet. L'image s'adresse à l'imaginaire, appelle l'émotion et stimule la conscience... parce qu'elle se targue de témoigner sans artifice de la réalité crue, de la réalité indiscutable du vécu... » A cause de ce témoignage de la réalité crue, dans certaines situations , les journalistes se demandent-ils s’ils peuvent se permettre de montrer au public les images qu’ils viennent d’obtenir ? Doit-on respecter la sensibilité du spectateur en lui cachant une partie de la vérité ou peut-on tout lui montrer sous le couvert du droit à l’information ? Ce genre d’image peut avoir été réalisé dans deux buts : Ø Pour faire du sensationnel, montrer des choses sanglantes dans le simple but de vendre et de répondre à l’attente d’une certaine catégorie de clients qui veut du macabre. Ce but n’est en aucun cas défendable. Ø Des photos tout aussi dures peuvent être justifiées par leur fort caractère informatif et émotionnel. Par exemple, la campagne de prévention routière qui n’hésitait pas à nous montrer des images de personnes victimes d’accidents de voiture. Dans ce cas, l’image devait sensibiliser l’automobiliste aux dangers de la route. Plus important encore, un journaliste peut montrer à travers ce type d’images les horreurs dont il a été témoin : famine, génocides, exécutions sommaires, torture, crimes contre l’humanité. Nous avons encore tous en mémoire les images des camps de la mort nazis. Ces photos nous permettent de témoigner du dérèglement des valeurs morales de l’homme. Ainsi, l’image a parfois permis de changer l’Histoire… 1) Le cas du VietnamCertaines photos de guerre ont eu une grande incidence sur l’opinion publique ; deux d’entre-elles en particulier. Ø La photo de Nick Ut :
Sur cette photo, on voit des enfants fuyants leur village de Trang Bang, bombardé par erreur par les Américains le 8 juin 1972. Us air force a accidentellement lâché une bombe au napalm sur ce village situe à 26 miles de Saigon. La fillette au premier plan a eu ses vêtements brûlés par le napalm qui recouvre encore en partie son corps. Trente-cinq ans plus tard, elle fut nommée ambassadrice de bonne volonté à l’UNESCO. Ø La photo d’Eddie Adams Nguyen Loan était le directeur de la police national du Sud Vietnam. La photo fut prise alors que le Vietnam du nord venait de lancer l’offensive du Tet. L’homme qui a été exécuté était un capitan du Viet Cong. Nguyen Loan, lui a attaché les mains, l’a amené à un coin de rue devant un groupe de journalistes et l’a abattu d’une balle dans la tête.
Ces deux clichés ont permis aux Américains de réaliser quelles étaient les horreurs de cette guerre ; elles ont sans doute permis d’accélérer le processus de paix. 2) Le cas d’Omayra SanchezCette enfant a fait l’objet d’une très forte polémique. Le 16 novembre 1985, cette petite fille de 12 ans mourrait en direct sur les écrans du monde entier. Suite à une catastrophe naturelle, elle était prisonnière d’un fleuve de boue, les jambes coincées dans les décombres. Mais avait-on le droit de montrer partout l'agonie de cette petite fille ?
La première question à se poser est de savoir ce qu’apporte cette image. Apparemment, elle ne semble procurer qu'une simple émotion. Nous sommes bouleversés par cette image car nous savons que cette enfant va mourir, mais nous n’apprenons rien d’autre que la mort d’une fillette. Pourtant cette photo est surtout un témoignage du manque de moyens qu'avait la Colombie pour faire face à une catastrophe naturelle et sauver les vies des victimes. Ensuite, si nous considérons le contexte dans lequel cette photo a été prise, nous pouvons imaginer qu’Omayra était entourée d'une foule de journalistes. « Si on zoom en arrière, si on élargit le champ, cette photo pourrait choquer car il y avait certainement beaucoup de journalistes autour d'elle alors qu'elle était en train de mourir ». Pourtant les photographes ont passé du temps avec elle, ils lui ont parlé car ils avaient conscience qu'elle vivait ces derniers instants ; ils ont fait des photos parce que c'était leur métier. Franck Fournier, l'un des photographes présents ce jour là, s'explique sur ces clichés : «Quand je l'ai découverte à 6h30 du matin, elle avait déjà été filmée par la télévision colombienne. Elle m'a souri. J'ai essayé de faire le travail le plus simple possible, de raconter une histoire, de traduire une violence. Trois fois, j'ai voulu tout arrêter.» Ils ont voulu raconter l'histoire de cette petite fille sans lui voler sa dignité. Ils ont voulu témoigner pour que les secours internationaux se mobilisent un peu plus vite. Cette photo a sans doute une valeur informative car, aujourd'hui, sans elle, qui se souviendrait encore de cette catastrophe en Colombie ? Omayra en est devenue le symbole comme la photo de Nick Ut fait référence pour le Vietnam. Pourtant cette photo continue à gêner car les journalistes pouvaient faire des photos de cette petite fille, mais ne pouvaient pas la sauver : cela augmentait le malaise. Cette photo permet de montrer l'état de dénuement de la Colombie après la catastrophe ; mais il est sûr que cet état aurait pu être transmis à travers d'autres photos. Le photojournaliste doit savoir juger ce qui est photographiable ou non. Il doit pouvoir s'imposer des limites. Il y a les limites qu'imposent la loi mais il y a celles de la morale et de la dignité humaine. C'est aux photojournalistes de juger jusqu'où ils peuvent aller. Franck Fournier a longuement hésité avant d'envoyer les photos d'Omayra à son agence. Devait-il respecter la souffrance de cette petite fille ou au contraire témoigner de son calvaire pour montrer le manque de moyens matériels et humains dont disposait la Colombie pour faire face au drame ? Il a pris ses responsabilités et les a assumées malgré les reproches qu'on a pu lui faire. Il a choisi de montrer la souffrance de cette petite fille qui aurait pu être sauvée si l'aide internationale s'était mobilisée plus rapidement. A la dérive vers la vulgarité de l’image des victimes, il faut répondre par une éthique de la dignité humaine. Montrer leur souffrance certes, mais sans indécence, dans le respect de la personne. Ces hommes ne sont pas les « icônes de la douleur », ils ont des émotions, des sentiments, des espoirs. Témoigner afin de faire évoluer les choses est aussi l’un des rôles de l’image. Par sa facilité de lecture et sa reproduction parfaite de la réalité, l’image est beaucoup plus apte à faire s’éveiller la sensibilité du spectateur et ainsi à le faire réagir. CONCLUSIONNous sommes la génération télé, celle où tous les interdits trépassent, là où plus rien ne surprend. Ayant baigné depuis toujours dans le monde des images, nous ne nous choquons plus devant grand chose… Même les images des attentats des Etats Unis nous ont au début semblé issues du nouveau film américain « In ». Pourquoi ? Parce que nous vivons dans une société hypermédiatisée où le surplus d’informations ne véhicule plus rien de concret. Là doit intervenir le CSA [6] ; car il n’est pas du droit ni du devoir de la politique d’intervenir dans les médias. Bien que les journalistes dussent avoir le principe moral de remettre en question leurs informations, seule une institution indépendante a l’envergure de restituer une conscience morale et non plus commerciale aux spectateurs. En effet, il ne faut pas tout montrer : toute image ou vidéo n’amenant aucun élément visant à se former une opinion est saugrenue. Cela dit, l’image qui marque peut faire réagir les gens, que ce soit en bien ou en mal. On rappellera là le cas d’une dizaine d’enfants qui sautèrent par la fenêtre après avoir regardé le film Superman…D’où l’intérêt de se référer à une autorité omniprésente : celle des… parents. Ces derniers doivent apprendre aux jeunes à relativiser le contenu de l’information qu’ils reçoivent, à en tirer les bonnes conclusions et à négliger les autres éléments. Mais le CSA devrait aussi favoriser l’Education Audiovisuelle des individus, car il est impossible d’enseigner à quelqu’un ce que l’on n’a pas compris soi-même. Mais rien n’est perdu : tant que les images affecteront les gens, une action préventive sera envisageable. Espérons que l’indifférence ne nous gagnera jamais… SOURCESPlate-forme francophone de sociologie des médias Http://sociomedia.ibelgique.com NOTA/Médiamétrie/IMCA/Eurodata TV. Les cahiers de la croix rouge. Les ateliers lumières, le magazine d’informations sur le photo journalisme et la photographie.
Ø Photo de la guerre de sécession prise par Timothy O’Sullivan Ø Témoins de la guerre au Cambodge Ø Suicide rituel protestant contre les politiques anti-bouddhistes gouvernementales
Photo de la guerre de sécession prise par Timothy O’Sullivan
Civilians lie dead and a South Vietnamese soldier still sits in his jeep after being shot in the head by a team of hit-and-run Vietcong in 1968. Vietnamese children are running past and looking at the charred and dismembered bodies.
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[1] Georges Orwell, 1984
[2] Conseil Supérieur de l’Audiovisuel
[3] Frédéric Lambert
[4] Hervé BOURGES, Président du CSA, Conférence internationale sur la télévision de Qualité (10/11/98)
[5] Baudelaire
[6] Conseil Supérieur de l’Audiovisuel